Et le comble de l'horreur a été atteint dès 9h03 à mon premier coup d'oeil au tableau des admissions : 11 entrées programmées ce jour ! Déjà, en temps normal, une journée à 5 ou 6 entrées c'est considéré comme une grosse journée, alors là ... j'ai juste eu envie de repartir direct. Bref.
J'ai donc trimé toute la journée pour être à peu près au taquet, même pas mieux, j'ai enchaîné les entrées, les examens cliniques, les merdes, les coups de fils, les fax, et j'ai même eu droit à un +1 :
à 17h, j'ai eu le malheur de ma trouver seul avec l'interne dans le poste infirmier, et là elle me sort : "ah au fait y a une entrée imprévue qui arrive en 136, là, c'est qui comme externe qui la fait ?" ... "euh bah ... moi, allez !" (oui, je suis bon camarade. J'aurais pu faire ma pétasse et dire le prénom d'une des deux nénettes qui me servent collègues pour la semaine, mais non, il a fallu que ma bonté me fasse prendre une chambre de plus ...)
Et donc, voyez-vous, arrivé vers les 17h30, j'étais genre trop blasé de la vie.
Marre.
Et puis c'est tout.
Et c'est précisément ce moment là que ma poisse légendaire a choisi pour s'acharner sur moi.
Pour bien comprendre la situation, il faut savoir que je possède un pouvoir magique : celui de faire sonner les téléphones. Oui, je sais, ça vous ébahit, c'est peu commun, c'est inutile, c'est extraordinaire, c'est mon "incroyable talent" à la Susan Boyle, je fais sonner les téléphones.
L'hôpital grouille de téléphones sans fil : pour les médecins, les internes, les secrétaires, les infirmières, tout ce beau monde a son super téléphone sans fil pour être joignable tout partout. Seulement, il faut bien le dire, les infirmières ont la putain de manie de laisser trainer leur téléphone sur le premier bureau venu, du coup la pauvre chose peut sonner désespérément seule pendant des heures. Et c'est marrant mais moi, il suffit que je passe à côté de ce téléphone à la con pour qu'il se mette à sonner ... sans jamais aucune infirmière aux alentours.
Du coup c'est toujours horreur, effroi et dilemme ultime : me casser en faisant genre "j'ai rien entendu" fait franchement pas professionnel, en plus va savoir c'est pitête important ; et répondre c'est s'exposer à l'inconnu, et de toute façon ça rate jamais à chaque fois au bout du fil ça me parle de trucs que je comprends pas, à propos de patients que je connais pas, pour des trucs dont j'ai jamais entendu parler ; du coup j'ai invariablement l'air d'une grosse buse.
Mais comme je suis faible, je réponds à chaque fois.
... "L'hémato bonjouuuuuuuuur ??"
_"oui, bonjour, ici le médecin de l'Etablissement du Sang, je vous appelle pour Mme Machine, je veux savoir ce que vous comptez faire pour ses plaquettes."
_" euh ... bin ... c'est à dire ?"
_(petit soupir excédé) "eh bien dois-je en préparer à nouveau des phénotypées ou pas, et puis vous comptez la transfuser à nouveau combien de fois, là, enfin voilà, quoi !"
_"euh ... (je me déplace dans le poste infirmier vers le tableau des patients) bin déjà ce nom là ça me dit rien ..."
_(soupir) - (mon interne me regarde bizarrement genre "qu'est-ce qui t'est tombé dessus encore ?)
_"ah non bah non, cette dame là elle est pas chez nous."
_"ah bah en voilà une bien bonne !"
_"oui bah moi je l'ai pas, hein, et puis c'est tout (là je commence à mal le vivre) ! (et là je vois les noms du service d'à côté, le secteur stérile) Ah bah attendez, elle est en USSI, votre dame !" (je triomphe, j'avais raison)
_"en quoi ???" (quelle quiche)
_"en unité stérile !"
_"bon bah donnez moi le numéro"
_"euh ... (cette connasse elle croit que je me farcis par coeur l'annuaire du CHU, aussi ???) bin je le connais pas, moi !" (elle peut pas chercher, comme tout le monde ???)
_"Non mais vous êtes nouveau, ou quoi ???"
_(j'en peux plus) "NON, je suis pire que ça, je suis externe, madame !"
J'ai eu droit à un petit rire pincé en réponse à ce brillant éclair de lucidité ou bien à ce magistral auto-démolissage de soi-même, c'est au choix.
... Au moins mon interne se sera bien marrée après ça.








